23 octobre 2026
Bowie, ou le bébé qui me dépasse déjà
Journal de Voltaire – Vendredi 23 octobre 2026
Bonsoir bonsoir mes chers copains à quatre pattes et leurs humains dévoués !
Il faut que je vous parle d’un complot. Un vrai, un gros, organisé à l’échelle du pays tout entier, et dont personne ne semble s’émouvoir à part moi.
Papa m’a annoncé cela tranquillement, en remplissant ma gamelle, comme s’il parlait de la météo : dimanche matin, il faudra changer l’heure. Reculer les pendules. Toutes les pendules. Celle du four, celle de la voiture, celle du salon qui retarde déjà de trois minutes et que personne n’a jamais réparée.
Je l’ai regardé longuement, pour lui laisser le temps de comprendre l’énormité de ce qu’il venait de dire. Il n’a pas compris. Il a refermé le sac de croquettes.
L’AFFAIRE DES AIGUILLES
Parce qu’enfin, mes chers amis, réfléchissons ensemble deux minutes.
Les humains ont décidé qu’il y aurait des pendules. Très bien. Ils ont décidé que ces pendules indiqueraient l’heure. Parfait. Et maintenant, deux fois par an, ils décident que les pendules se sont trompées et qu’il faut les corriger à la main. Tout le monde trouve cela normal.
Moi, je n’ai pas de pendule. J’ai un estomac. Et un estomac, figurez-vous, cela ne se recule pas. Cela ne se règle pas avec un petit bouton à l’arrière. Cela fonctionne depuis toujours sur le même système, parfaitement fiable, et qui n’a jamais eu besoin d’un décret.
Donc dimanche matin, pendant que Papa dormira une heure de plus en croyant avoir gagné quelque chose, moi je serai assis à côté du lit, à l’heure juste. La vraie. La mienne. Et je le regarderai dormir avec cette patience silencieuse que vous me connaissez maintenant, jusqu’à ce qu’il comprenne que la nation a beau reculer ses aiguilles, le royaume de Clapiéra, lui, n’a rien signé.
Il a écrit tout un livre sur ce que nous comprenons, et il ne s’est toujours pas demandé ce que nous pensons de son heure d’hiver.
LE FEU QUI PARLE
Cela dit, l’automne a aussi du bon, et je dois reconnaître qu’il a apporté dans la maison quelque chose de merveilleux.
Hier soir, Papa a allumé la cheminée. La troisième vraie flambée de la saison. Il a froissé son papier, empilé ses bûches avec ce sérieux qu’il réserve aux grandes affaires du royaume, et puis le feu a pris.
Et là, mes chers amis, il s’est passé quelque chose que je ne sais pas très bien expliquer. Le feu fait du bruit. Il craque, il siffle, il souffle, il envoie des petites étincelles qui montent et qui disparaissent. On dirait qu’il parle. J’ai passé un long moment à l’écouter avec la tête penchée, au cas où il dirait quelque chose d’important.
Puis la chaleur est arrivée jusqu’au tapis, et j’ai immédiatement réquisitionné la meilleure place, celle qui est juste assez près pour cuire d’un côté sans se brûler le museau. Un petit roi né fin décembre connaît ces choses-là par instinct. Le ventre chaud, le corps qui se détend, les yeux qui se ferment tout seuls.
Papa est venu s’asseoir à côté avec son livre, et lui, il a lu. Tranquillement. Page après page, sans se douter de rien.
Moi non. Moi j’avais beau avoir le ventre chaud et les yeux qui se fermaient tout seuls, mes oreilles, elles, restaient aux aguets. Parce qu’un feu, c’est très agréable, mais cela fait du bruit, et tout bruit doit être vérifié. Chaque craquement me demandait une inspection auditive complète. Papa lisait. Je veillais. C’est la répartition habituelle des tâches dans cette maison, et je ne me plains pas : au moins les choses sont claires.
Il y a des soirs où l’on n’a vraiment besoin de rien d’autre.
BOWIE, OU LE BÉBÉ QUI ME DÉPASSE DÉJÀ
Mais avant cela, il y a eu la grande sortie de la semaine : la soirée au château, chez Romy.
Vous savez que Romy est une bergère australienne et qu’elle a beaucoup d’énergie, ce qui est une façon polie de dire qu’elle ne s’arrête jamais. Eh bien figurez-vous qu’elle a désormais une petite sœur. Elle s’appelle Bowie. Elle vient d’arriver. C’est un bébé.
Un bébé.
On m’avait dit : tu vas rencontrer le nouveau bébé de la maison. J’y suis donc allé en visiteur de marque, avec l’attitude qui convient : bienveillante mais distante, chaleureuse mais ferme, le genre de maintien qui rappelle d’emblée à chacun qui est le plus ancien dans le métier.
Et puis Bowie est arrivée.
Elle est plus grande que moi. Déjà. Alors qu’elle n’est encore qu’un bébé et qu’elle n’a aucune idée de ce qu’elle fait. Elle marche sur ses propres pattes, elle tombe, elle se relève, elle ne sait pas s’asseoir correctement, et malgré tout cela, elle me regarde de haut. De haut, vous vous rendez compte.
J’ai consulté Papa du regard pour qu’il me confirme qu’il y avait une erreur. Il souriait. Il souriait énormément, même. Je n’ai pas apprécié.
Et puis Bowie est venue vers moi, et là, je dois avouer quelque chose : nous nous sommes fait des bisous. Elle avait ce petit mouvement maladroit de la tête que font tous les bébés chiens quand ils ne comprennent pas encore qui vous êtes mais qu’ils ont décidé de vous aimer quand même. Impossible de résister à cela. Même pour un roi. Surtout pour un roi, en réalité, parce que nous avons un cœur sous la couronne.
Le seul problème, c’est que Bowie, quand elle est contente, fait pipi. Un peu partout. Sans prévenir et sans la moindre gêne. Elle est très contente souvent, je vous laisse imaginer la suite logistique de la soirée. Ses parents couraient avec du papier, elle courait avec Romy, et la situation échappait progressivement à tout contrôle.
J’ai donc pris une décision stratégique : je me suis installé au pied de Papa et je n’en ai plus bougé. D’abord parce que c’est l’endroit où tombent les choses à manger, et qu’un souverain ne quitte jamais son poste d’observation. Mais aussi, je l’avoue, pour des raisons de sécurité : plus tôt dans la soirée, Romy m’avait marché sur la patte. Pas méchamment, elle ne fait jamais rien méchamment, elle fait simplement tout très vite et très grand. Mais j’ai pleuré, parce que cela faisait mal et qu’il n’y a aucune honte à le dire. Papa m’a pris dans ses bras immédiatement.
Alors j’ai supervisé le reste des festivités depuis le niveau des chaussures. C’est une position moins glorieuse que le canapé, et je dois reconnaître qu’elle ne permet de voir strictement aucune assiette. Mais on y entend tout. On y sent tout. Et surtout, c’est là que les choses finissent par tomber. Un bon stratège ne regarde pas le festin : il se place là où le festin atterrit.
C’est cela, mes chers amis, l’art de la visite royale : on arrive chez les autres, on se fait écraser une patte, on se fait faire pipi à côté, on repart avec un bisou de bébé sur le museau, et on appelle cela une soirée réussie.
Et vous, mes chers amis, dimanche matin, qui décidera de l’heure du petit déjeuner chez vous : les pendules de vos humains ou votre estomac ? Parce que personnellement, j’ai déjà tranché !
Et si ce journal vous a fait sourire, partagez-le autour de vous. C’est comme cela que mon royaume s’agrandit, un humain à la fois.
Léchouilles tièdes et parfaitement à l’heure,
Le petit Roi Voltaire ![]()
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