4 mai 2026
BOUM !
Mes chers compagnons à quatre pattes et leurs humains bien-aimés,
Petit mot de Papa avant de commencer : ce journal aurait dû paraître hier soir, mais l’orage a mis tout le monde un peu à l’envers, Voltaire le premier. Il paraît donc aujourd’hui, lundi, avec toute sa fraîcheur dominicale intacte.
BOUM !
BOUM ! BOUM ! BOUM !
Je dormais paisiblement sur mon coussin royal — car un roi digne de ce nom fait sa sieste dominicale avec la sérénité d’un sage — quand… BOUM !
Mon cœur a fait un bond digne d’un lévrier olympique. Mes oreilles se sont dressées. Mes pattes se sont cramponnées au velours du coussin. Mon bandana tartan a failli se dénouer sous l’effet de la surprise.
Des chasseurs ! C’étaient forcément des chasseurs !
Enfin… non, attendez.
Bah non.
La chasse est fermée en mai, ça Papa me l’a bien expliqué. Ce ne sont donc pas des chasseurs.
Alors quoi ? Un tremblement de terre ? Une invasion ? Un mystérieux ennemi du royaume ?
BOUM ! encore.
Papa m’a dit, avec cette patience infinie qu’ont les humains pour les choses qu’ils croient que j’aurais dû retenir :
— Voltaire, c’est l’orage qui arrive !
Ah. L’orage. ️
Papa m’a rappelé qu’il y en avait eu l’année dernière aussi.
— Tu étais insouciant à l’époque, mon Voltaire.
Insouciant ! Moi !
Le Petit Roi était un bébé philosophe qui n’avait pas encore développé toute la profondeur de sa sensibilité artistique, voilà tout. L’orage d’hier soir, je l’ai vécu avec toute la conscience d’un être accompli.
Papa était là, sa grande main chaude posée sur mon dos soyeux, et j’ai décidé que, finalement, le tonnerre, c’est juste le bruit de la nature qui éternue.
Pas de quoi paniquer.
Enfin… presque pas.
LA GRANDE EXPÉDITION DU MATIN!
Mais revenons au début, car cette journée avait fort bien commencé.
Ce matin, Papa a prononcé les mots magiques, ceux qui font battre mon cœur plus vite que les boums du tonnerre. Il a attrapé mon harnais, il a regardé vers la voiture, et j’ai bondi dans mon siège auto avec l’élégance d’un prince qui monte en carrosse.
Broom broom !
Papa m’a dit qu’on allait au village voir ce qui se passait, et que j’allais sûrement faire des rencontres.
Lauzun, un dimanche matin, mes amis, c’est un spectacle pour les sens. L’air frais encore piqué de rosée, les pierres dorées du vieux bourg qui brillent sous le soleil du Lot-et-Garonne, et surtout… les odeurs.
Oh, les odeurs !
Chaque trottoir est un roman olfactif à lui seul, chaque coin de mur une encyclopédie de passages récents. Je tirais Papa d’un SMS à l’autre, car c’est ainsi que j’appelle les messages que les autres chiens laissent au sol : des nouvelles, des ragots de quartier, une presse canine permanente et addictive.
Je ne voyais pas le temps passer, et je tirais Papa avec une force de dingue pour passer d’un message à l’autre.
Et puis… le Contact.
Un Yorkshire. Coupé bichon, il est vrai, ce qui lui donnait une silhouette un peu ronde, un peu nuageuse, mais un Yorkshire dans l’âme, j’en suis certain.
Et son nom ?
Préparez-vous, chers lecteurs, à savourer ce moment : Mimiku.
Oui, vous avez bien lu.
Mi-mi-ku.
Sa maîtresse est sud-coréenne, et je dois dire que ça, c’est le Lot-et-Garonne dans toute sa splendeur multiculturelle : un Yorkshire franco-coréen prénommé Mimiku, dans un village de sept cents habitants, par un dimanche ensoleillé de mai.
Trop cool, non ?
Mimiku et moi avons bavardé longuement, avec toute la profondeur philosophique que permettent nos deux races réunies, pendant que Papa et Madame Mimiku prenaient le thé au café.
THE ENGLISH LADIES AND THE CRUMPETS
Les Anglaises étaient là, évidemment.
Il y a toujours des Anglaises au café de Lauzun le dimanche. C’est une constante de l’univers, au même titre que la gravité et ma passion pour les pommes Golden.
Elles ont salué Papa avec ce joyeux mélange franco-anglais qui me réjouit les oreilles :
— Oh, bonjour ! How lovely to see you both !
Mais ce matin, déception de taille : pas de scones à la crème.
Point de petits gâteaux sablés, dorés et moelleux, dont je guette toujours quelques miettes.
Non.
Ce matin, c’était crumpets et confiture.
Des crumpets, mes amis !
Ces espèces de petites éponges trouées que les Anglais mangent grillées avec un enthousiasme que je ne partage absolument pas.
Mimiku, lui, a semblé apprécier. Les palais français et sud-coréens sont manifestement à des années-lumière l’un de l’autre en matière de crumpets.
Le mien, de palais, s’est abstenu avec une dignité royale.
LE RETOUR AU ROYAUME ET LA CARTE DE MADAME COUPE-COUPE
De retour à Clapiéra, j’ai trouvé sur le buffet de l’entrée la carte de visite de Madame Coupe-Coupe.
Vous savez, la toiletteuse.
Celle qui me transforme en prince encore plus soyeux qu’à l’ordinaire, mais dont les ciseaux me rappellent que la beauté a un prix que je ne suis pas toujours disposé à payer.
Alors j’ai fait ce que tout souverain digne de ce nom aurait fait face à une menace aussi évidente : je l’ai volée.
Subrepticement, royalement, avec la précision d’un ninja yorkshire.
Puis je me suis éclipsé dans le jardin, à l’abri des regards… ou du moins, c’est ce que je croyais.
Et là, à l’ombre de mon royaume, j’ai déchiqueté cette convocation indésirable.
Morceau par morceau.
Avec une satisfaction profonde et un brin de philosophie, car détruire une convocation, c’est aussi, d’une certaine façon, reprendre le contrôle de son destin.
Papa m’a vu.
Il a tout filmé.
La preuve existe, vous pouvez la visionner dans la vidéo d’hier.
Je n’ai aucun regret !
L’après-midi, j’ai supervisé Papa dans ses travaux de désherbage, car un roi ne désherbe pas lui-même : il inspecte.
Et je dois admettre qu’il commence à saturer, le pauvre. Les mauvaises herbes de mai poussent avec une obstination que même moi j’admire. Il désherbe, elles repoussent. Il désherbe encore, elles repoussent encore.
C’est presque philosophique.
Bonne journée à tous mes amis à quatre pattes et à leurs humains adorés.
Je vous écris depuis Clapiéra, où le ciel est bien noir sur la vallée de la Garonne et où l’orage semble décidément être devenu mon voisin le plus assidu.
Papa est là.
Mon coussin est moelleux.
Et la carte de Madame Coupe-Coupe n’est plus qu’un souvenir en confettis quelque part dans le jardin.
Léchouilles orageuses,
Le Petit Roi Voltaire