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24 août 2026

LA ROUTE SINUEUSE DU MARCHÉ GOURMAND

Bonsoir bonsoir mes chers copains à quatre pattes et leurs humains dévoués !

LA ROUTE SINUEUSE DU MARCHÉ GOURMAND

Hier soir, mes amis, c’était dimanche. Et le dimanche, au royaume, il y a désormais une petite habitude qui me plaît beaucoup : le marché gourmand de Castillonnès. La chaleur était encore là, une chaleur lourde de fin d’été, moins brutale que celle des semaines passées, mais suffisamment présente pour coller au poil et donner envie de chercher le moindre souffle d’air. Moi, évidemment, j’étais prêt. J’avais mon harnais, installé dans mon siège, la truffe déjà en alerte. Broom broom, nous voilà partis.

Nous avons pris les petites routes de campagne, celles qui serpentent entre les collines, disparaissent derrière une haie puis réapparaissent plus loin comme si elles jouaient avec vous. La vitre était entrouverte et le soir entrait dans la voiture par petites bouffées. Il y avait l’odeur sèche de la terre qui attendait toujours la pluie, celle de l’asphalte chauffé toute la journée et qui rendait lentement sa chaleur au crépuscule. Puis, de temps en temps, en longeant un bois ou un fossé ombragé, une senteur plus fraîche arrivait brusquement : les feuilles, l’herbe, cette humidité cachée quelque part sous les arbres et qui annonçait déjà la nuit.

Je respirais tout.

Au détour d’un virage surgissait parfois un vieux manoir, posé dans la verdure, silencieux derrière ses grands arbres. Puis venaient les champs. Les tournesols avaient baissé la tête depuis longtemps. Après cet été de fournaise, ils n’avaient plus grand-chose des grands soleils flamboyants du début de l’été. Ils se tenaient là, brunis, fatigués, comme une armée qui aurait enfin décidé de déposer les armes. Les champs de maïs, eux, avaient déjà été récoltés et laissaient derrière eux de grandes étendues rases couleur de paille.

Et la route tournait. Encore. Puis encore.

Moi, sur mon siège, je commençais sérieusement à trouver le trajet un peu long.

— C’est encore loin, Papa ?

Quelques virages plus tard :

— Papa ? C’est encore loin ?

Pendant ce temps, mon copain Peps voyageait tranquillement dans le coffre, les narines au vent, à contempler le paysage avec son éternel air de philosophe. Chacun sa façon de voyager : moi, je trépigne ; Peps médite.

UNE TABLE, UNE TABLE, MON ROYAUME POUR UNE TABLE !

À peine la portière ouverte, ma truffe a compris que nous étions arrivés. Quel festival ! La viande grillait sur les braises avec ce petit crépitement qui donne immédiatement faim. Plus loin venait une odeur de poisson saisi, puis du beurre chaud, du sucre, des crêpes, des gaufres… Tout cela se mélangeait dans l’air encore tiède du soir. Un véritable supplice pour un petit roi gourmand.

Et il y avait du monde. Beaucoup de monde. Énormément de monde. À croire que tout le Lot-et-Garonne avait décidé de dîner exactement au même endroit et exactement à la même heure que nous.

Trouver une table relevait de l’opération militaire. On avançait, on repérait des chaises libres, on accélérait légèrement… trop tard, quelqu’un s’asseyait. On repartait. Une autre table semblait se libérer… fausse alerte. À certains endroits, les humains surveillaient les places disponibles avec l’attention de vautours tournant au-dessus d’une proie.

Charmante ambiance.

Moi, j’étais parfaitement disposé à aider. Avec mon flair, je suis certain que j’aurais pu détecter une chaise vide à cinquante mètres. Mais personne ne m’a demandé mon avis.

À force de patience, de persévérance et, permettez moi de le dire, d’une excellente stratégie royale, nous avons enfin trouvé notre petit coin. Nous étions installés. Le festin pouvait commencer.

LE FESTIN ET LE MYSTÈRE DES CROQUETTES

Et là, Papa est revenu avec du magret.

Du magret, mes amis.

Rien que d’y penser, ma truffe frémit encore. Cette odeur de viande chaude et grillée est arrivée jusqu’à moi avant même que Papa ait posé son assiette sur la table, et je suis soudain devenu extrêmement attentif.

La maman de Peps, elle, avait choisi du saumon. Un très beau morceau de saumon rose que j’ai observé avec beaucoup d’intérêt. J’aurais volontiers procédé à une petite dégustation comparative, par pure curiosité gastronomique évidemment, mais elle a tout mangé. Tout. Pas une miette.

Je note, madame. Je note.

Heureusement, Papa connaît les devoirs d’un père envers son petit roi, et j’ai eu droit à quelques morceaux de magret. Miam miam. Je les ai dégustés avec toute l’attention qu’exige un produit de cette qualité.

Peps, lui, regardait.

— Tu n’en as pas ?

— Non.

J’ai trouvé la situation préoccupante.

— Peps… tu ne manges jamais de viande ?

— Non. Je mange des croquettes.

Je l’ai regardé, stupéfait.

— Seulement des croquettes ?

— Seulement des croquettes.

Il y a eu un petit silence.

— Mais pourquoi ?

Peps a réfléchi un instant.

— Je ne sais pas, Voltaire. Je ne connais que ça. C’est peut-être parce que je suis anglais. Tu as bien de la chance, toi…

Là, mon petit cœur royal s’est serré. Heureusement, Papa aussi avait entendu et, quelques instants plus tard, un petit morceau de canard est discrètement descendu vers Peps.

Il l’a pris. Il a mâché. Puis il a levé les yeux.

Mes amis… révélation.

Peps venait de découvrir le magret.

Son existence ne serait plus jamais tout à fait la même.

Je crois pouvoir dire, sans exagérer mon rôle dans les relations internationales, que j’ai participé hier soir à la conversion d’un Anglais à la gastronomie française.

Belle œuvre diplomatique.

Ensuite est arrivé le dessert. Alors, officiellement, je n’ai pas droit à la glace. Je connais le règlement. Papa connaît le règlement. Tout le monde connaît le règlement. Mais il existe parfois, dans les grandes monarchies, de petites dérogations.

J’ai donc eu un tout petit peu de glace. Vraiment très peu. À peine de quoi vérifier qu’elle était bonne.

Elle l’était.

L’ORAGE ET LA GRÊLE SUSPECTE

La soirée s’est terminée tranquillement, puis le ciel a commencé à changer. Les orages annoncés sont finalement arrivés et, depuis, ils tournent autour du royaume.

Aujourd’hui encore, l’air est lourd, le ciel hésite, gronde par moments et laisse tomber de grosses averses. Pour l’instant, tout tient bon. Mais vers quinze heures, brusquement, le ciel s’est mis à lancer des cailloux.

De la grêle.

Une vraie.

Elle s’est abattue sur les toits avec un vacarme incroyable, roulant sur les tuiles, rebondissant dans les gouttières, frappant les vitres et la terrasse comme des milliers de petits tambours. Pendant quelques minutes, toute la maison a résonné.

Évidemment, j’ai aboyé.

Pas par peur. Mais quand le ciel se met soudain à bombarder mon royaume avec des billes de glace, quelqu’un doit bien donner l’alerte.

— Papa ! Il se passe quelque chose dehors !

Papa a regardé par la fenêtre.

— C’est de la grêle, Voltaire.

Ah.

Très bien.

Information enregistrée.

J’ai encore aboyé deux fois, histoire de montrer que le dossier avait été pris en charge, puis je suis retourné dignement à mes occupations.

Voilà, mes chers amis. Un dimanche sur les petites routes du Lot-et-Garonne, un marché plein à craquer, du magret, un copain anglais initié aux bonnes choses, une minuscule glace clandestine et un ciel qui s’est mis aujourd’hui à lancer des glaçons sur mon royaume.

Finalement, la vie d’un petit roi n’est jamais tout à fait tranquille.

Je vous souhaite à tous une excellente soirée. Profitez bien de vos gamelles… et si quelqu’un vous propose un petit morceau de magret, surtout, ne refusez pas.

Léchouilles gourmandes,

Le petit roi Voltaire