12 juin 2026
LE ROYAUME EN ÉBULLITION DORÉE
Bonsoir bonsoir mes chers copains à quatre pattes et leurs humains dévoués !
Aujourd’hui fut une de ces journées qui commencent comme un rêve doré et qui finissent le museau tout mouillé. Racontons dans l’ordre, parce que Sa Majesté aime bien que les choses soient claires, même quand son petit cœur, lui, ne l’est pas du tout.
LE ROYAUME EN ÉBULLITION DORÉE
Voilà trois semaines que le ciel nous prépare quelque chose. Trois semaines de petite alchimie climatique, comme dit Papa, et aujourd’hui le résultat est arrivé d’un coup : un grand ciel bleu, immense, sans le moindre nuage, posé comme un couvercle chaud sur toute la campagne du Lot-et-Garonne. Dès le matin, j’ai senti que l’air était différent, plus lourd, plus parfumé, presque sucré.
Et le jardin, mes amis, le jardin était sublime. Une explosion de fleurs absolument partout, des couleurs qui débordaient des massifs comme si elles n’avaient plus assez de place pour tenir. Les buddleias commencent juste à fleurir, ces grandes tiges violettes que Papa surveille du coin de l’œil depuis des semaines, et déjà ils attirent une myriade de papillons. Une myriade, vous m’entendez bien. Pas un, pas deux, une vraie nuée légère qui danse autour des fleurs.
Et les immenses verveines de Buenos Aires, là-bas près de l’allée, c’était pareil : des papillons partout, qui montaient et descendaient comme une pluie à l’envers.
J’ai couru dans tout ça ce matin, le nez en l’air, les oreilles au vent, en essayant d’attraper l’odeur de chaque fleur l’une après l’autre. Le miel, la poussière chaude, le parfum vert de l’herbe encore un peu humide de la nuit. Bah oui, j’avoue, j’ai aussi essayé d’attraper deux ou trois papillons. Sans succès. Ils sont trop rapides, ces machins-là, et beaucoup trop intelligents pour un petit roi pourtant très athlétique.
Papa dit que si les températures annoncées sont à la hauteur des prévisions, le jardin va devoir faire une petite pause. Une sieste forcée, en quelque sorte. Je trouve ça plutôt sage. Papa, lui, déteste bien sûr ces épisodes de canicule qui abîment tout ce qu’il a patiemment cultivé, mais bon, c’est l’été, et il faut faire avec.
LE MULOT ET LA GRANDE FOUILLE ROYALE
C’est en sortant de cette chasse aux papillons, encore tout essoufflé, que Trésor et moi avons fait une découverte de première importance. Un mulot. Un vrai. Tout petit, tout rond, qui filait entre les racines d’un des massifs avant de disparaître dans un trou minuscule, là, juste sous une touffe de sauge.
Mon frère s’est figé. Moi aussi, d’abord, le temps de bien comprendre ce qui venait de se passer. Et puis, bah oui, il n’y avait qu’une seule chose à faire dans une situation pareille : creuser. Creuser immédiatement, avec énergie, avec conviction, avec les deux pattes avant qui envoient la terre un peu partout et le museau qui plonge dedans pour vérifier l’avancement des travaux.
Trésor, lui, n’a pas bougé d’un poil. Il s’est assis tranquillement et il m’a regardé faire avec de grands yeux ébahis, comme s’il assistait à un spectacle absolument fascinant, mais qui ne le concernait en aucun cas. J’ai bien senti son regard sur moi, un mélange d’admiration et d’incrédulité totale.
— Tu ne m’aides pas ? lui ai-je demandé entre deux coups de patte, la terre plein le nez.
Il n’a rien répondu. Il a juste penché la tête, l’air de dire que creuser, ça lui semblait beaucoup trop fatigant pour un grand frère de son standing. Trésor préfère regarder. Superviser. Donner son avis muet sur la qualité du travail effectué.
Le mulot, bien sûr, avait depuis longtemps filé vers des contrées plus tranquilles, loin des petits rois trop bruyants. Mais peu importe. J’avais creusé un trou magnifique, profond, stratégique, et j’en étais très fier. Trésor, fidèle à lui-même, est resté assis à côté, à m’observer avec ce petit air de grand frère blasé qui en a vu d’autres.
C’est peut-être ça, finalement, la différence entre nous deux. Moi, je fonce. Lui, il regarde foncer. Et au fond, je crois qu’on a tous les deux raison.
LE DÉPART QUI N’AURAIT PAS DÛ ARRIVER
Et puis. Et puis voilà que tout a basculé.
À peine le temps de secouer la terre de mes pattes, encore tout fier de mon trou, que j’ai entendu un bruit que je connais bien mais que je n’aime pas du tout : boum, boum, des sacs qui tombent près de la porte d’entrée.
Non. Pas ça.
J’ai relevé la tête d’un coup. Et là, horreur absolue : mon grand frère, dans son siège auto. Trésor, installé, prêt à partir. Avec Mamie à côté, qui rassemblait les dernières affaires.
J’ai fait la tête. Une vraie tête de petit roi contrarié, le genre qu’on ne voit pas souvent chez moi parce que, d’habitude, je suis plutôt du genre joyeux. Mais là, non. Je n’étais pas content du tout, et surtout, surtout, j’étais triste. Vraiment triste.
Parce qu’on venait de passer une matinée merveilleuse, mon frère et moi, à courir partout, à chasser les papillons, à creuser pour un mulot. On ne se quittait pas d’une semelle depuis qu’ils étaient arrivés. Et là, sans prévenir, Trésor et Mamie sont partis.
J’ai pleuré. Oui, j’avoue, j’ai pleuré un petit peu, le museau levé vers Papa, en lui demandant avec mes yeux les plus tristes pourquoi il fallait que ça se termine comme ça, pourquoi je devais rester tout seul alors que c’était tellement bien avec Trésor et Mamie.
— Ils vont revenir bientôt, Voltaire, m’a dit Papa en s’accroupissant pour me caresser la tête. Et peut-être que nous irons les voir bientôt aussi, qui sait.
— Tu es sûr, Papa ?
J’ai bien noté. Je te le rappellerai, hein. Un petit roi n’oublie jamais une promesse, surtout celle-là.
UNE SIESTE, ET PUIS BETTY
Après tout ça, bah oui, quand même, il fallait bien que je me remette de mes émotions. Une bonne sieste, le museau enfoui dans mon coussin, le ventre encore plein de chagrin, mais aussi un peu de soleil emmagasiné dans la fourrure.
Et puis, une fois réveillé, j’ai décidé d’aller voir Betty.
Betty, l’aristocrate anglaise, celle qui passe sa vie sous le tilleul, à l’ombre, dans une position qui ne change jamais, comme une statue très digne qui surveille le royaume sans jamais avoir l’air de s’y intéresser vraiment. Elle n’est pas méchante, non, pas du tout. Mais elle est exclusive. Très exclusive. Avec ses maîtres seulement, et encore.
Je me suis approché gentiment, avec mes meilleures intentions de petit roi diplomate. Et elle a grogné. Pas fort, juste assez pour me faire comprendre que la distance entre nous était la bonne distance, et qu’il valait mieux ne pas la réduire.
Moi qui suis la gentillesse même. Moi qui adore faire des bisous à tous mes copains à quatre pattes, qui les accueille toujours avec mille manières et mille politesses. Non, vraiment, je ne comprends pas. Comment peut-on préférer l’ombre d’un tilleul à la compagnie d’un petit roi aussi charmant ?
LA CONCLUSION D’UN PETIT ROI UN PEU CHAMBOULÉ
Ce soir, je suis fatigué d’une fatigue particulière. Pas celle qu’on a après avoir couru toute la journée, non, plutôt celle qu’on ressent quand le cœur a vécu beaucoup de choses différentes en peu de temps. De la joie plein les pattes dans les fleurs, de la complicité plein le nez avec mon frère devant le trou du mulot, du chagrin plein les yeux devant le siège auto, et une petite incompréhension douce devant Betty et son tilleul.
Bonne soirée et bon week-end à tous mes chers copains et à leurs humains dévoués. Faites de beaux rêves, et pensez un peu à moi qui attends déjà le retour de mon grand frère.
Léchouilles nostalgiques et pleines d’espoir,
Le petit Roi Voltaire